dimanche 23 mars 2014

Cate Le Bon, Cité des anges et pensées célestes - L’interview




English version here


Découverte en novembre dernier après être tombé par hasard sur un lien d’écoute de son dernier album Mug Museum, on n’a depuis jamais pu décrocher. Alors, on a creusé, déterré ses débuts, ses racines, avec ses premières chansons en gallois, sa proximité avec Gruff Rhys (ndr: Super Furry Animals) qui l’a prise sous son aile, puis son 1er album "Me Oh My" (2009).

Plus acoustique, Cate y marquait de son empreinte, tantôt douce et timide, tantôt sûre et vaillante, un talent en pleine éclosion.

Le style était déjà là, mélodies pures et parfaites, mots rêveurs portés par une mise en valeur de la guitare. Car oui, en plus d’être l’une des plus belles voix de sa génération, il en est également de sa griffe musicale. Les guitares, elle les aime belles, celles qui nous saisissent parfaitement et simplement, celles qui nous capturent dans leurs harmonies.


On sait que Cate a écouté la scène rock anglaise des 90’s, des choses comme Pavement, les classiques rock avec son père, et on pense aussi beaucoup au Velvet Underground. Pas vraiment par rapport à Nico à laquelle elle a beaucoup été comparée (voix et accent) mais plutôt aux autres : le gallois John Cale, Lou Reed, Sterling Morrison, Moe Tucker, et leurs symphonies sombres et illuminées mariées aux guitares et aux rythmiques saillantes...

En 2012, son album " Cyrk " et sa petite suite éclatante sous forme d’EP, " Cyrk II ", élèvent des envies de distorsion et une splendeur bouleversante comme peuvent l’évoquer Fold The Cloth, What Is Worse, That Moon ou encore Seaside, Lowtide.

Puis arrive Mug Museum, sorti fin 2013 et qui justifie cette tournée. Enregistré à Los Angeles où elle a emménagé l’an passé, sa musique y a pris le soleil et toutes les bonnes influences des alentours. L’ensemble est fort et subtil, on atteint des sommets.
C’est un succès qui sera également encensé par ses pairs. Bradford Cox (Deerhunter) et Tim Presley (White Fence), entre autres, ont eux aussi pris en pleine face le talent de cette jeune kymrique débarquant du vieux continent, celle, qui a d’ailleurs sublimement repris ou plutôt réinterprété la chanson "Chairs in The Dark" du californien.




Après avoir décortiqué sa discographie, on devient addict, et la seule solution est de creuser encore et encore. On peut donc se pencher sur sa bande de fidèles musiciens. Du côté gallois avec le jeune guitariste H. Hawkline et le bassiste Sweet Baboo mais aussi le batteur néo-zélandais Dan Ward et son projet "Droor" qui ont tous sortis d’excellents albums à découvrir absolument.

Cate Le Bon fait partie de cette génération d’artistes qui nous fait trépider, et nous porte aujourd’hui. Et si l’on creuse un peu, les passerelles entre ces musiciens, que nous admirons, ne sont pas si éloignées que ça. Alors au passage, il nous a paru cohérent de demander son avis à Guillaume Marietta des Feeling Of Love, ayant remarqué qu’il était également tombé sous le charme de la belle galloise et de son univers, pas si éloigné du leur. Il lui pose ici quelques questions notées d'une * .




C’est près de la Reeperbahn à Hambourg, au Prinzenbar et son très beau cadre presque évangélique, que Cate Le Bon nous accueille ce soir du 4 mars.

Sur scène, elle s’électrise, sereine et pleine d’élégance, et nous happe adorablement. Sa voix résonne et la tribu galloise est soudée comme jamais. Sombre et fatale, elle nous en met plein les oreilles, les frissons sont là et, sans que l’on s’en rende compte, c’est déjà fini... Bye Bye Cate, donne-nous des nouvelles très vite.

Place à l’interview...


x À quel moment as-tu pris conscience de ta voix, de ta façon de chanter?

Cate Le Bon : Je pense que je ne me suis jamais vraiment vue comme une chanteuse "à voix" car à l’école que je fréquentais, c’était plus le chant classique qui était enseigné et mis en valeur. Donc même si je pouvais chanter dans la chorale, je n’étais pas très bonne pour ça. Mais à partir du moment où j’ai monté un groupe à l’école, comme tous les instruments, plus tu chantes, plus tu t’améliores…

Pour différentes raisons, j’essayais toujours de filtrer mon accent par rapport à ma façon de chanter, j’étais vraiment consciencieuse vis à vis de ça, et on peut l’entendre sur "Me Oh My" qui étaient mes vrais premiers enregistrements. Mais depuis, je pense que j’ai arrêté d’essayer de chanter d’une façon particulière et je laisse ma voix telle qu’elle est, sans me poser de questions et sans être intimidée par le fait que je prononce certains mots bizarrement, c’est juste comme ça.


x Donc tu joues avec ton accent?

Oui et je le laisse simplement être ce qu’il est… Il y a certains mots pour lesquels je fais exprès d’accentuer l’accent, d’y ajouter des syllabes et je trouve que ça sonne plutôt bien. Donc ça peut s’avérer utile…


x Peux-tu nous parler de ta relation avec ta guitare ?

Encore une fois, c’est quelque chose qui m’a toujours intimidée, notamment pour le live. Mais j’ai la chance de jouer depuis des années avec des bons amis qui m’ont toujours poussée.
Pendant des années, il y a plein de solos que je ne voulais pas jouer live. Au point que mes amis ont du me bouger et quasiment appuyer sur ma pédale de fuzz, et là, je n’avais plus le choix. Et puis au fur et à mesure la confiance grandit…
Je me souviens du jour où Tim de White Fence, m’a dit qu’il adorait ma façon de jouer. Ça m’a tellement fait plaisir, car c’est vraiment l’un de mes guitaristes préférés… donc voilà, j’aime jouer de la guitare…


x Et puis on peut dire que tu as ton propre style...


Oui, on peut dire ça comme ça ! (rires)


x Comment tu mêles ça avec ta voix ?

Je n’y pense pas vraiment, je ne sais pas. C’est difficile d’expliquer comment tu écris une chanson, ça vient comme ça. La plupart des mélodies à la guitare viennent des mélodies vocales, c’est un équilibre délicat à trouver…



x Ta relation avec tes musiciens parait très forte, un peu comme des âmes sœurs…

Complètement oui, on est très proche depuis toutes ces années à jouer ensemble. On a tous joué les uns pour les autres, dans le groupe de H. Hawkline, dans le groupe de Steve (Sweet Baboo)… On a vraiment de la chance d’avoir cette relation.
H. Hawkline et moi vivons ensemble à LA et Steve est venu pour l’enregistrement de l’album et on y est tous restés depuis.


x Et à quel moment tu t’es dit que tu voulais aller vivre là bas ? Car je me souviens d’une interview en 2010 où tu en parlais déjà.


J’ai toujours voulu y vivre. J’y suis allé la première fois il y a quelques années avec Neon Neon et j’ai découvert une ville merveilleuse et étrange, qui m’a vraiment animée.
Je ne voulais pas juste visiter, mais vraiment y vivre et comprendre comment ça fonctionne là bas. Et puis c’est beau, il fait chaud, il y a des musiciens extraordinaires…

Il y a quelque temps, on y a joué un concert avec White Fence avec qui on est en quelque sorte devenu ami, en plus d’apprécier mutuellement notre musique.
Et je parlais à Joe qui jouait avec White Fence (ndr : Josiah Steinbrick, l’un des producteurs de l’album) : " mais merde, j’aimerai vraiment venir à LA pour enregistrer un album " et lui m’a répondu " mais pourquoi tu ne le fais pas alors ? On peut mettre ça en place… "
Le lendemain soir, White Fence jouait au Troubadour et j’étais au balcon, juste en face du groupe et je ne pouvais pas décrocher de Nick (Murray), le batteur. " Putain de merde ! Je dois avoir ce mec sur mon album ! "
Donc je lui ai demandé juste après et il a m’a dit oui et c’est là que je me suis dit : " Ok, ça doit se faire maintenant " avec le sentiment que si ça ne se faisait pas maintenant, ça ne se ferait jamais. Et puis Josiah a demandé à Noah Georgeson s’il voulait aussi produire l’album et donc au fur et à mesure, quelque chose s’est mis en place. Donc tout ça s’est fait assez soudainement…





x Tu en avais marre de ta vie au Pays de Galles ?


Je pense que parfois tu as juste besoin d’un changement. C’est facile de se retrouver bloqué, enfermé sur soi-même à faire les mêmes choses. Ça fait du bien de couper et de travailler avec de nouvelles personnes, de se retrouver dans un nouvel environnement, ça affecte directement ta musique…
Et il y a des choses que j’ai vraiment envie de faire avec les gens là bas, profiter de la richesse musicale locale avec tous ces musiciens, les studios, la façon de vivre et de voir, toutes ces choses qui sont nouvelles pour moi. Faire le plus de musique possible tant que je suis là-bas !


x Et tu ne te sens pas étrangère là bas?

Non, bon, il y a des gens qui ne me comprennent pas, mais ce n’est pas grave, ça arrive aussi en Angleterre ! (rires)


x Mug Museum, c’est un album américain ? Ou tu avais commencé à travailler dessus avant ?

Et bien, j’en avais écris une grosse partie au Pays de Galles, mais je dirais que c’est plus le fait de vivre, d’avoir cet environnement, dans une ville différente, alors que " chez toi " tu as toujours des choses à faire, voir ta famille, tes amis et tu n’as as vraiment le temps de t’assoir et de te dire : " ok maintenant je fais ce disque ".

Je suis assez consciente du fait que j’aurais été stupide d’aller là bas seule et d’avoir tout fait avec des nouveaux musiciens car avec les membres du groupe, on a vraiment cette relation spéciale quand on joue en plus d’être amis. Donc je voulais vraiment que Steve et H. Hawkline viennent avec moi, prendre Nick à la batterie, et les deux producteurs qui sont américains.
Je pense que finalement ça a donné un bon équilibre où on ne s’est pas aventuré trop loin dans l’inconnu et l’étrange en gardant la profondeur et les bases qu’on a bâti au Pays de Galles.




x Dans ton clip, "Are You With Me Now", on te voit faire des mugs en terre cuite... *


J’ai commencé juste après avoir terminé d’enregistrer l’album. A l’origine, c’était histoire de faire un break, de me couper de tout ça car j’y pensais constamment et ça devenait assez pénible… J’ai fait ça pour me changer les idées, faire quelque chose de différent et pouvoir y revenir avec l’esprit clair et libéré et au final c’était une super idée afin de passer à autre chose. C’est tellement méditatif…

Et en fait, j’ai du fabriquer une centaine de mugs pour les premières commandes de l’album (ndlr : ces mugs étaient offerts avec les disques et le label n’avait pas prévu tant de demandes), donc la vidéo c’est moi essayant de trouver du temps pour finir les mugs tout en faisant un clip…


x Qu’est ce que cette forme d'artisanat apporte à ta vie d'artiste. Comment ça se répond ? *


Et bien, j’ai le même état d’esprit quand je fais des mugs que quand j’écris une chanson, dans le sens où je ne suis pas une perfectionniste, et j’aime bien les choses " comme elles sont ". Il y a toujours un moment où tu dois arrêter de te prendre la tête sinon tu perds complètement le fil. C’était un peu la même chose dans la fabrication de mes mugs, si par exemple je voulais les retravailler encore et encore, au final je foutais complètement en l’air le résultat. Dans ce cas là, tu en oublies ton objectif de départ. Il y a un moment où tu dois te dire " maintenant, c’est fini ". Donc j’ai la même approche et vision pour ces deux choses. Je suis plutôt contente même si ce n’est pas parfait mais c’est aussi comme ça que j’apprécie les choses.

C’est intéressant, de prendre conscience et de savoir que tu as cette décision à prendre à un moment donné car tu ne peux pas retravailler quelque chose une fois que tu l’as cuit comme tu ne peux pas revenir en arrière une fois que c’est masterisé. C’est bien de savoir quand tu dois prendre cette décision.




x J'ai l'impression que ton univers est connecté de prêt ou de loin aux esprits, esprits de nos morts, esprits primitifs avec la figure de l'animal, ou esprits venus d'ailleurs...? *

Oui, c’est quelque chose auquel on peut se rattacher, et explorer j’imagine. Mais ça peut avoir plus où moins d’influence d’un jour à l’autre. Et je pense que beaucoup de mes chansons sont des explorations de sorte de mondes spirituels et ça donne une certaine perception par rapport à leur signification.

Et j’ai grandi à la campagne et j’ai toujours adoré les animaux et leur présence. Les symboles qu’ils peuvent représenter, ce genre de thèmes. Ce sont vraiment les choses les plus fortes vers lesquelles on peut aller ...


x Tu es hantée par des choses spirituelles ? 

Je ne me sens pas hantée dans le mauvais sens par quoi que ce soit. Je pense qu’il y a des apparitions, dans le fait d’être hanté, qui peuvent arriver. Mais ce mot " Hanté " sonne tellement négatif alors que je ne trouve pas que ça soit toujours le cas. Je ne suis pas folle hein ! (rires) mais oui, dans le sens où tu ressens certaines choses, oui parfois.


x Et dans ta vie de tous les jours? *

Non, pas tant que ça, mais il y a des moments, particulièrement quand tu voyages beaucoup par exemple pendant les tournées, où tu as beaucoup de temps, et donc pour penser. Parfois ça peut être très bon et stimulant mais parfois ça peut aussi être un poids.




x On retrouve le thème de l’amour aussi dans tes paroles, ton point de vue par rapport à ça ?


Je n’aime pas vraiment écrire sur l’amour romantique, c’est principalement familier, ou platonique. Mug Museum évoque l’amour familier, et dans l’ensemble, j’y suis plutôt positive. Mais j’ai du mal à écrire sur le côté romantique de l’amour, parce que je suis timide.


x Et Mug Museum évoque aussi la mort dans la famille, par rapport au décès de ta grand mère…

Mais ce n'est pas un album morbide, il s'agit de la suite, comment les choses changent dans une famille après ça, et encore une fois cette espèce de hantise, mais une belle hantise où tu sens la présence de quelqu'un... Je suppose que c’est ma façon d’essayer de chercher et de cerner une sorte de sens de la vie ...


x Et un changement de ton rôle dans la famille comme tu l’as déjà évoqué ?

Je me sens plus vieille, mais dans le bon sens, je comprends plus mes responsabilités de sœur, tante et fille. Ce sont des moments où tu réalises, " oh ok " et tu fais partie de ce schéma qui doit aussi continuer à aller de l’avant et à évoluer quand il arrive que des personnes s’en aillent où te quittent en quelque sorte…


x Et ta place en tant que femme dans la famille ?

Oui, c’est plus maternel et féminin…oui


x Est ce que tu peux nous conseiller un peu de musique galloise ?

Evidemment, les gars (Sweet Baboo & H. Hawkline) et puis R.Seiliog, Islet, et une jeune fille qui s’appelle Tender Prey, elle est incroyable, ce sont mes favoris en ce moment…



B. & J.
Merci à Steve Sweet Baboo et Guillaume Marietta (The Feeling Of Love)




Cate Le Bon - Guitar and lead vocals
H. Hawkline - Guitar, keys and vocals
Sweet Baboo - Bass and vocals
Daniel Ward - Drums and vocals

2007 No One Can Drag Me Down (Recordiau Randomonium)
2008 Edrych Yn Llygaid Ceffyl Benthyg (Peski)
2009 Me Oh My (Irony Bored)
2012 Cyrk + Cyrk II (Ovni / Turnstile)
2013 Mug Museum (Turnstile)





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