mercredi 29 janvier 2014

On a essayé Essaie Pas - Interview





Tout a commencé dans un club sombre et inconnu à l’extrémité est du port marchand de Hambourg : le Kraniche Klub. L’atmosphère industrielle, l’italo-dance du dj qui remplit le petit espace brut et froid et deux silhouettes vêtues de noir au bar.
À ma gauche, Marie Davidson : une jolie bouille ronde, un regard troublant, des lèvres pulpeuses, genre Beta Evers avec un accent canadien. À ma droite, son partenaire sur scène mais pas que : Pierre Guérineau, fin, grand, avec une mèche à la Lucky Lucke, une nonchalance mêlée à une timidité à peine cachée derrière un visage de pseudo-ange qui renferme une âme punk telle qu’on aimait la revendiquer au début des années 1980. Lui aurait pu être le leader de Liaisons Dangereuses aux côtés de Chrislo Hass et Beate Bartel.
Ces deux montréalais – l’une d’origine, l’autre d’adoption (Pierre est breton) – sont ceux que je suis venu voir jouer en live. Essaie Pas achève sa tournée européenne par Hambourg et deux dates parisiennes, qui sont elles aussi passées à l’heure où je vous parle.

Si je suis là pour les voir en ce vendredi soir alors que j’avais commencé la soirée avec les mecs de Foggy dans un resto sur-bondé rythmé par une dance aussi indigeste que son burger, c’est parce que je suis Essaie Pas et le projet solo de Marie Davidson depuis des mois. On parle sur Facebook, comme des jeunes fous qui partagent leurs selfies : ça surfe entre musique, passion, coeur... Et si quelque chose est à retenir dans ce couple de musiciens, c’est que ces trois mots ne font qu’un chez Essaie Pas. C’est le lendemain de leur concert précis, aux balances parfaites (Pierre est ingénieur du son et a produit le dernier album de son pote Alex, un certain Dirty Beaches...), conçu telle une tapisserie au millimètre pour les murs vides du Kraniche Klub, que j’ai pu enfin me poser au Café de Paris et discuter avec eux avant leur départ pour Berlin.

Ce qui s’est dit cet après-midi dans ce café art-déco du centre de Hambourg ne sont pas des choses que l’on retranscrit mot pour mot, mais que l’on raconte. C’est pourquoi seule une petite partie de l’interview, ludique et sans prétention, est retranscrite au mot près un peu plus loin. Le reste commence ici.




Marie et Pierre – ce dernier, à l’époque, fraîchement débarqué de Bretagne sur les terres canadiennes – se rencontrent dans l’espace La Brique à Montréal fin 2006. 2 ans plus tard, ils commencent à jouer ensemble des „jams psychés de 15 minutes“ comme ils les décrivent. „On a fait une dizaine de dates à Montréal à l’époque“.
Pierre, guitariste et ingé son, décrit sa ville d’adoption comme „une ville agréable à vivre où les loyers sont encore abordables, ce qui permet aux artistes d’avoir du temps pour créer“. C’est là qu’est née Marie il y a 26 ans, dans une capitale qui semble être la pouponnière de nombreux talents undergrounds de ces dernières années. Violoniste, elle lâche tout pour la musique à 20 ans : pas étonnant avec des influences comme Nico du Velvet, Brian Eno et Chris and Cosey que l’on ait envie de se consacrer à la musique électronique. Marie Davidson, projet solo qui naît en 2012, ce sont d’abord des expérimentations sur Roland SH 2000 et des collaborations avec l’excellent Daniel Kristian (DKMD) ou encore Les Momies de Palerme. Puis, elle découvre le séquenceur. Ce séquenceur c’est le pinceau de la jeune artiste envoûtante : elle ne s’imagine pas sans lui, même sur une île déserte où il n’y a rien à bouffer.

Quand Essaie Pas devient officiel, le couple ne l’est pas encore. Ça ne les empêche pas de produire cette musique qui ne se décrit pas avec des mots mais avec des émotions : chaque morceau, chaque texte, vient d’une douleur intérieure, d’une réaction face aux aléas de la vie. Le meilleur exemple, c’est quand les deux me disent en choeur : „On a commencé à utiliser une drum-machine parce qu’on n’avait pas de batteur. En fait, c’est comme ça que l’on a switché du rock psyché à l’électronique.“ Avec eux, rien n’est préconçu, rien n’est spécialement réfléchi.

Essaie Pas, c’est une musique de l’instant : un genre de blues moderne, réinterpété par les influences Neue Welle/New Wave, électroniques et rock des deux protagonistes. A travers leur dernier EP „Tout Est Jeune“ (Téméraire Records) et leur album „Nuit de Noce“ (Teenage Menopause / Malditos Records), ils extériorisent chaque moment douloureux et inspirant de leur vie déjà bien remplie. C’est techniquement parfait, mais également au niveau musical, la sauce prend : quand ils sont en colère, ils sortent les séquenceurs, les arpèges analogiques et les drums agressives ; quand ils sont tristes, Marie nous fait profiter de sa voix langoureuse et veloutée et Pierre de sa guitare pour balancer un blues.
Ça vit même quand c’est lent et c’est sur scène que le groupe se révèle par ses attitudes, ses réactions et ses regards. Ce qui fera fermer le clapet de ceux qui ont trop critiqué un „Tout Est Jeune“ qui ne se réveille pas. Putain, ce n’est pourtant pas difficile à voir ni à écouter : quoi de plus rare que ce couple qui se fout des tendances musicales actuelles qui sont déjà tombées bien trop bas et qui compose suivant ses incidents de parcours ? Pierre, en expliquant qu’Essaie Pas vient de l’épitaphe de leur écrivain fétiche Charles Bukowski, ajoute : „C’est pas un groupe avec un concept intellectuel. On ne se dit jamais que demain on va jouer ça ou autre chose parce que c’est la mode. Quand ma musique est trop évidente ou ressemble à quelque chose d’autre, ça me met mal à l’aise.“ N’est-ce pas là une phrase on ne peut plus naturelle, mais qui semble avoir disparu de l’esprit d’un trop grand nombre de branleurs qui s’amusent sur des synthés.
Des Essaie Pas, c’est comme le Carcajou : il n’y en a plus beaucoup. Et chez Foggy, on se la joue WWF des groupes qui montent et qui réfléchissent, et on les chérit, on les encense et on les respecte.



Et maintenant, vous avez bien mérité un moment de détente avec l’interview suggérée par Thierry Ardisson : „L’interview Essaie Pas essaie!“.



x Essaie Pas essaie de se rappeler leur premier morceau ensemble.


Pierre : Ca devait être Carcajou. C’est une chanson qui évolue, mais c’est jamais deux fois la même.

Marie : C’était un long jam expérimental à la base. On a dû en faire au moins 8 versions depuis qu’on existe.

x Essaie Pas essaie de nous faire comprendre ce que signifie Carcajou.

Pierre : Le carcajou est un symbole du grand nord canadien. C’est un animal en voie de disparition, pas très beau, pas très sympathique, très agressif, ... C’est un des rares animaux qui tue ses victimes et leur pisse dessus après.





x Essaie Pas essaie de nous citer 5 influences majeures.

Marie : Charles Bukowski, Klaus Schulze, Nico, Brian Eno... Et beaucoup plus moderne, un artiste mexicain qui s’appelle Daniel Maloso sur le label Cómeme qui fait une sorte de techno/electro, funky, super sexy, très minimal.

Pierre : Ouais, c’est super. T’écoutes l’album, t’as envie de faire la fête, c’est vraiment bon ce qu’il fait.

x Et toi, Pierre ?

Pierre : Oh moi je suis nul à ça... Je pense que je me suis mis à la musique à cause de Jimmy Hendrix après je sais pas, y en a tellement d’autres. Marie est très comme ça, elle a sa couleur préférée, elle a ses trucs bien précis. Moi la couleur du ciel, le livre que j’ai lu y a 5 ans, ce que j’ai bouffé ce matin, tout ça va m’inspirer...



x Essaie Pas essaie de nous raconter ce qui les attend pour 2014.

Marie : Moi j’ai mon prochain album „Perte d’Identité“ qui sort en mars sur le label Weyrd Son Records, un label belge. Et puis Essaie Pas, on va continuer à produire des sons, c’est sûr.

Pierre : En fait 2014 va être une année particulière pour moi... J’ai perdu mon studio, j’ai plus de maison, j’ai plus de permis de travail, j’ai plus tellement d’attache... Ca va être une année où tout est possible. Alors ça peut foutre les jetons, mais c’est en même temps une grande liberté. Pour l’instant, j’ai surtout l’intention de refaire du travail de studio, de soigner encore plus mes productions et de collaborer avec plus de personnes. Je vais entre autres re-collaborer avec Alex Scarfone aka GRKZGL dans un style plutôt techno sombre, minimale et bruitiste. Y a un projet de long-métrage qui m’attend, avec Jean-Frédéric Noel, qui a déjà réalisé des vidéos pour Marie Davidson : J’y jouerai le personnage principal et participerai à la composition de la musique originale. Je pense que ça va être une année beaucoup plus mature dans ma musique. Et cette tournée a participé à cette envie : rencontrer autant de gens, partager notre musique dans plein de lieux différents, c’était vraiment stimulant pour nous. En tant que musiciens ça nous a vraiment changé. Et j’ai vraiment hâte de recréer parce que c’est le problème de la tournée...

Marie : Oui, la création nous a vraiment manqué...

Pierre : .. au bout d’un moment t’es juste fatigué de répéter les mêmes morceaux.


x Essaie Pas essaie de nous donner les meilleurs souvenirs de leur tournée.

Pierre : Le 1er de l’An à Berlin c’était vraiment super. On nous a invité dans un club pour mixer. On est partis avec deux amis parisiens qu’on avait pas vu depuis longtemps et ça a été une nuit de fête et danse assez incroyable. Et puis encore à Berlin, notre concert au Kit Kat Club, c’était fou! Je n’ai jamais vu un endroit pareil. Genre à certains passages épiques de guitare, un dragon géant crachait des flammes au-dessus de moi!

Marie : Mon souvenir le plus marquant, ça n’a rien à voir. C’était aussi à Berlin et la maison dans laquelle on était logés était seulement chauffée au bois. J’avais jamais vu ça. C’était très particulier pour moi de me lever le matin et d’aller chercher du bois. (rires)

Pierre : Et puis l’Italie, Naples et Rome ... à Rome c’est comme se balader dans un musée.

Marie : A Capitoline Hill, les ruines m’ont rappelé le live à Pompéi de Pink Floyd.

Pierre : Et puis Naples, c’est juste un chaos dégénéré. C’est un souvenir énorme.



x Discographie:

- Essaie Pas, Téméraire Records, 2011



- Tout Est Jeune, Téméraire Records, 2012


- Nuit De Noce, Teenage Menopause Records / Malditos Records, 2013



Merci à Essaie Pas pour avoir accordé autant de temps au Foggy Girls Club. On sait pas vous, mais nous on va continuer de les suivre et d’en parler.


Francis (The Morning Slap).


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